L'EMPRISE : comprendre ce phénomène complexe
- Lola Pernot

- 26 nov. 2025
- 5 min de lecture
Dernière mise à jour : il y a 17 minutes
L'emprise est souvent associée dans l'imaginaire collectif aux sectes ou aux récits spectaculaires relayés par les médias. Cette représentation crée une distance rassurante : "cela ne peut pas m'arriver". Pourtant, les statistiques révèlent qu'un quart de la population est exposé à des dynamiques sectaires ou d'emprise. Et contrairement aux idées reçues, l'emprise ne se limite pas aux contextes sectaires.
L'emprise désigne un ensemble de mécanismes psychologiques permettant à un individu d'exercer une domination sur une victime. Sa caractéristique principale réside dans son installation progressive et insidieuse, sans que la victime n'en ait conscience. Cette violence, initialement psychologique, peut évoluer vers des violences physiques et/ou sexuelles.
Les mécanismes de l'emprise
L'emprise s'installe et se renforce à travers plusieurs phases successives :
La séduction : création d'un lien affectif intense (love bombing)
La déstabilisation : alternance entre valorisation et dévalorisation générant une dissonance cognitive
L'isolement social : éloignement progressif de l'entourage
Le contrôle : souvent nommé controle coercitif, surveillance des communications, des finances, des déplacements
La culpabilisation : transfert de responsabilité vers la victime, instauration d'un climat de menace
La dépendance : résultat de l'isolement et de l'ensemble des mécanismes précédents

Signes d'alerte de l'emprise
L'isolement progressif
La victime se retrouve progressivement coupée de son réseau social, familial et professionnel. L'auteur exprime, de manière explicite ou implicite, son désaccord ou sa méfiance envers l'entourage de la victime. Des "circonstances" empêchent régulièrement le maintien des relations habituelles.
Le contrôle multidimensionnel
L'auteur met en place différentes formes de contrôle :
Gestion financière
Sorties et déplacements
Choix vestimentaires
Alimentation
Relations sociales
Le gaslighting (détournement cognitif)
L'auteur cherche systématiquement à décrédibiliser la perception de la réalité de sa victime. A travers des questionnements manipulatoires, il installe le doute sur la validité de ses ressentis et perceptions. Cette stratégie entraîne des conséquences graves sur la santé mentale et renforce le contrôle exercé.
La culpabilisation
L'auteur transfère la responsabilité de ses actes et de son comportement contrôlant sur la victime. Ce sentiment de culpabilité devient un mécanisme auto-entretenu qui consolide l'emprise.
L'alternance comportementale
L'auteur alterne entre moments de séduction et d'affection, et épisodes de critique, violence ou humiliation. Cette incohérence fragilise le sentiment de sécurité de la victime et génère une anxiété chronique qui renforce le lien pathologique.
Cette phase de séduction peut être cachée à l'entourage, ce qui empêche les proches de suspecter la violence et décrédibilise le témoignage de la victime.
L'humiliation et la dévalorisation
La victime subit des critiques constantes sur son être et ses actions, souvent sous forme de moqueries. Cette dévalorisation systématique érode l'estime de soi, la confiance et la capacité d'affirmation.
Ces attaques se produisent généralement à l'abri des regards, ou de manière détournée (humour, remarques implicites) en présence de tiers.
L'intimidation
Elle vise à installer un climat de peur permanent. Les menaces peuvent être directes ou implicites, accompagnées ou non de violence physique. Les actes violents peuvent être dirigés vers des éléments affectivement importants pour la victime : animaux, enfants, objets sentimentaux.
Conséquences neurobiologiques et psychologiques
L'exposition prolongée à l'emprise engendre des conséquences dévastatrices sur la santé globale.
Impact physiologique
Le stress chronique affaiblit le système immunitaire, favorise l'inflammation et augmente les risques cardiovasculaires, auto-immuns et métaboliques. L'usure des systèmes physiologiques peut se manifester par divers symptômes somatiques.
Impact neurologique
Les recherches en neurosciences montrent que le stress prolongé affecte plusieurs structures cérébrales : atrophie de l'hippocampe (mémoire), hyperactivité de l'amygdale (traitement de la peur et de l'anxiété), altération du cortex préfrontal (régulation émotionnelle et fonctions cognitives).
Troubles psychologiques associés
Trouble anxieux généralisé
Épisode dépressif caractérisé
État de stress post-traumatique complexe
Troubles dissociatifs
Troubles du sommeil
Altérations cognitives
Les différents contextes d'emprise
Si l'emprise conjugale et sectaire sont les plus médiatisées, des dynamiques similaires existent dans les contextes professionnels, amicaux et familiaux.
Pourquoi les victimes ne peuvent-elles pas "simplement partir" ?
La principale difficulté réside dans le fait que la victime ne perçoit souvent pas la violence subie. Même lorsqu'elle en prend conscience, plusieurs facteurs maintiennent la situation : la honte, l'isolement social, la peur des représailles, et diverses formes de dépendance (financière, affective, logistique). Ces éléments convergent pour créer un sentiment d'impasse.
Comment accompagner une victime d'emprise
Ne pas s'opposer frontalement
Critiquer ou dénigrer l'auteur de l'emprise produit l'effet inverse : la victime se met en position défensive et renforce le lien traumatique. Il est essentiel d'adopter une posture non-jugeante vis-à-vis de l'auteur.
Cette précaution est d'autant plus importante que l'auteur discrédite généralement l'entourage auprès de la victime. Une opposition frontale confirmerait ce discours et conforterait la victime dans une fausse symétrie relationnelle.
Poser des questions ouvertes
Sur la situation : "Comment ça se passe chez toi en ce moment ?" "Comment vas-tu dans ta relation ?" "Qu'as-tu ressenti quand cela s'est produit ?"
Sur le vécu interne : "Te sens-tu épanoui(e) ?" "Comment te sens-tu vraiment ?" "As-tu besoin de quelque chose ?"
Le questionnement favorise l'émergence d'une réflexion personnelle sur une situation devenue normalisée.
Maintenir le lien
Manifester sa disponibilité, par les mots et par les actes. Le maintien du lien social constitue une ressource fondamentale dans le processus de sortie d'emprise.
Nommer factuellement
Nommer est un acte thérapeutique essentiel : ce qui n'est pas nommé ne peut être pensé ni élaboré. Il est important de nommer les faits en restant factuel : "Ce comportement est interdit par la loi" "Personne n'a le droit de..."
Éviter les jugements ("Il te manipule") qui pourraient provoquer une réaction défensive.
Respecter le rythme de la victime
La sortie d'emprise est un processus long qui ne peut être accéléré. L'accompagnement consiste à être présent, nommer les faits, proposer du soutien, tout en respectant le rythme de la personne.
Ce rôle d'accompagnant peut être émotionnellement éprouvant. Il est recommandé de se faire soi-même accompagner et de s'appuyer sur un réseau pour préserver son propre équilibre.
Ressources pour les victimes d'emprise
Numéros d'urgence
17 : Police/Gendarmerie (danger immédiat)
114 : SMS d'urgence (pour les personnes sourdes, malentendantes ou dans l'impossibilité d'appeler)
3919 : Violences Femmes Info (gratuit, anonyme, 7j/7, 24h/24) - toutes formes de violences
119 : Allô Enfance en Danger (pour les mineurs)
Associations spécialisées
UNADFI (Union Nationale des Associations de Défense des Familles et de l'Individu victimes de sectes) : soutien, veille sectaire, documentation
MIVILUDES (Mission Interministérielle de Vigilance et de Lutte contre les Dérives Sectaires) : information, prévention, orientation
FNSF (Fédération Nationale Solidarité Femmes) : hébergement, soutien juridique et psychologique
CIDFF (Centres d'Information sur les Droits des Femmes et des Familles) : accompagnement psychologique et juridique gratuit
L'Ange Bleu : accompagnement spécialisé dans les violences sexuelles et l'emprise psychologique
Accompagnement professionnel
Soutien psychologique : Se tourner vers des psychologues spécialisés en psychotraumatologie et victimologie, formés aux approches thérapeutiques validées scientifiquement (EMDR, TCC centrée sur le trauma, thérapie des schémas).
Accompagnement juridique : Des avocats spécialisés peuvent accompagner dans les démarches (dépôt de plainte, ordonnance de protection). Cette dimension juridique reste un choix personnel propre à chaque victime.
Sources pour aller plus loin :
Segerstrom, S.C., & Miller, G.E. (2004). Psychological stress and the human immune system: a meta-analytic study of 30 years of inquiry. Psychological Bulletin, 130(4), 601-630.
Dhabhar, F.S. (2014). Effects of stress on immune function: the good, the bad, and the beautiful. Immunologic Research, 58(2-3), 193-210.
Marshall, G.D. (2011). The adverse effects of psychological stress on immunoregulatory balance: Applications to human inflammatory diseases. Immunology & Allergy Clinics of North America, 31(1), 133-140.
Slavich, G.M., & Cole, S.W. (2013). The emerging field of human social genomics. Clinical Psychological Science, 1(3), 331-348.
Gouin, J.P., & Kiecolt-Glaser, J.K. (2011). The impact of psychological stress on wound healing: methods and mechanisms. Immunology and Allergy Clinics, 31(1), 81-93.
Calcia, M.A., et al. (2016). Stress and neuroinflammation: a systematic review of the effects of stress on microglia and the implications for mental illness. Psychopharmacology, 233(9), 1637-1650..
Lupien, S.J., et al. (2009). Effects of stress throughout the lifespan on the brain, behaviour and cognition. Nature Reviews Neuroscience, 10(6), 434-445.

Commentaires